La Pléaide

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Frankenstein
L'actualité de la Pléiade

Mary Shelley, Frankenstein ou le Prométhée moderne, chapitre V (extrait).

1er octobre 2014

C’est par une sinistre nuit de novembre que je contemplai l’aboutissement de mes efforts acharnés. Avec une anxiété qui confinait presque à la torture, je rassemblai autour de moi les instruments de vie, afi n de pouvoir communiquer une étincelle d’existence à la chose inerte gisant à mes pieds. Il était déjà 1 heure du matin ; lugubre, la pluie fouettait les vitres et ma chandelle était presque entièrement consumée lorsque, dans la lueur de cette lumière expirante, je vis s’ouvrir l’oeil terne et jaune de la créature : la chose se mit à ahaner, les membres agités d’un mouvement convulsif.

Comment pourrais-je décrire les émotions que je ressentis devant un tel dénouement, ou dépeindre le misérable, auquel, au prix de peines et d’un soin infinis, je m’étais mis en tête de donner forme. Il avait les membres proportionnés et j’avais choisi ses traits pour leur beauté. Leur beauté — Dieu tout-puissant ! Sa peau jaune couvrait à peine l’entrelacs de muscles et d’artères qui la sous-tendait. Ses cheveux étaient d’un noir luisant, et lui tombaient dans le cou. Ses dents avaient la blancheur des perles. Mais toutes ces luxuriances ne servaient qu’à produire un contraste plus atroce avec ses yeux délavés, qui paraissaient presque de la même couleur que les orbites grivelées où ils étaient logés, ainsi qu’avec son teint parcheminé et ses lèvres toutes droites et noires.

Les divers événements de la vie sont moins inconstants que les sentiments humains. Cela faisait presque deux ans que je travaillais dur, avec pour seul objet de communiquer la vie à un corps inanimé. Je m’étais à cet effet privé de repos et j’avais compromis ma santé. J’avais désiré cet objet avec une ardeur qui allait bien au-delà de ce qu’accepte la modération ; mais, maintenant que j’en avais terminé, la beauté du rêve avait disparu et une horreur et un dégoût à couper le souffl e m’emplissaient le coeur. Incapable de supporter la vue de l’être que j’avais créé, je quittai précipitamment la pièce […]. [Le docteur Frankenstein tente de trouver l’oubli dans le sommeil, mais fait un cauchemar dans lequel le cadavre de sa mère se substitue à sa fiancée.] C’est avec horreur que je fus arraché à ce rêve ; j’avais le front couvert de sueurs froides, les dents qui s’entrechoquaient, et tous les muscles pris de convulsions. C’est alors qu’à la lueur blafarde et jaunâtre de la lune qui se frayait un chemin au travers des volets, je vis cet être vil — le misérable monstre que j’avais créé. Il soulevait le rideau du lit et avait les yeux — si l’on peut les appeler ainsi — fixés sur moi. Ses mâchoires s’ouvrirent et il bredouilla quelques sons inarticulés, tandis qu’un rictus ridait ses joues. Peut-être dit-il quelque chose, mais je ne l’entendis pas. Il tendit une main comme pour me retenir, mais je m’échappai et descendis précipitamment les escaliers. Je me réfugiai dans la cour de la maison que j’habitais ; j’y demeurai le reste de la nuit, marchant de long en large dans un état d’agitation extrême, écoutant attentivement, percevant et redoutant le moindre son, comme s’il devait annoncer l’approche de ce cadavre démoniaque auquel j’avais si malheureusement donné la vie.

Traduit de l’anglais par Alain Morvan.

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