La Pléaide

1939

Pierre Drieu la Rochelle, Journal, 5 décembre : « Si ce livre n’est pas bon, ma vie littéraire est manquée. Je crois qu’il est bon. Je crois qu’il remplit les deux conditions d’un bon livre : cela forme un univers qui vit par soi-même, animé par sa propre musique.
« […] Ce livre est un pamphlet et aussi une œuvre entièrement détachée. Bonne condition encore.
« Toute ma génération s’y retrouvera, de gré ou de force. »

Gilles paraît bien tard ; la France est en guerre, il a fallu attendre le visa de la censure. Des passages ont été supprimés. Le texte est troué d’espaces blancs. C’est un roman, mais Drieu n’a pas tort de souligner sa dimension pamphlétaire. « La vie d’un homme de 1917 à 1937, n’est-ce pas la première fois qu’un romancier traite ce grand sujet ? » s’interroge le prière d’insérer de Gallimard. Sans doute ; reste que le moment où ce bilan personnel et politique arrive en librairie va peser sur son accueil.
Que Gilles soit un livre important, aucun lecteur ne le nie. À l’aube du nouveau conflit, la guerre précédente et ses conséquences sont plus que jamais présentes. L’obsession de la décadence, ancienne chez Drieu, est fréquemment relevée ; elle crève d’ailleurs les yeux. Gilles est le roman de l’échec d’un homme, d’« une génération en délire » (Robert Kemp) et du régime conspué le 6 février 1934. La dimension politique du livre est abondamment analysée. On s’attarde sur la mort du héros dans l’Espagne franquiste : dans « l’horreur de la tuerie », dans « l’imminence du risque », l’ancien combattant de 14-18 retrouve « la sensation vivante, exaltante de l’existence », écrit le recenseur des Nouvelles littéraires, qui a probablement lu La Comédie de Charleroi, paru en janvier 1934.

Les attaques contre le mouvement surréaliste, alias le groupe Révolte, ne laissent personne indifférent. Caël, c’est évidemment Breton, et Galant n’est autre qu’Aragon, qui fut l’ami de Drieu. Sartre, qui s’est fait envoyer le livre aux armées, s’en amuse et s’en indigne à la fois : « Le surréalisme a été autre chose que ça… » L’antisémitisme, en revanche, qui semble aujourd’hui fort clair, est peu commenté. Il est significatif que ni Aragon, ni Paulhan, ni Mauriac, ni Sartre ne l’évoquent. Brasillach fait exception, qui déplore que la censure ait sévi contre les allusions au nez crochu des Juifs.

Enfin, si tout le monde sait que Gilles est Drieu, les critiques les plus avisés voient et disent que l’auteur fait de son personnage non seulement un porte-parole, mais un « souffre-douleur » (André Thérive). Drieu n’est pas tendre envers son héros ; il est vrai qu’il l’est rarement avec lui-même. Journal, 3 janvier 1940 : « J’ai quarante-sept ans. C’est l’âge où Stendhal écrivait Le Rouge et le Noir. Tous les écrivains moyens ou ratés se consolent en pensant à Stendhal ou à Baudelaire. Pour moi, ce n’est pas une consolation. Je sais bien que Gilles n’est pas un chef-d’œuvre. »

Drieu fera pourtant rééditer le livre, en 1942. Rien ne s’oppose plus alors au rétablissement des passages censurés en 1939 : « – Imagines-tu que personne ne croie à la patrie, au sacrifice, au dévouement ? – Personne. – Alors, qu’est-ce qui se passe ? – On les force » ; « … la vieille bande radicale qui tient la France […] sera encore là à son chevet dans l’heure de son agonie » ; etc.

Cette nouvelle édition comporte une préface importante, entre défense et aveu : « les critiques ont cru pouvoir me traiter avec une liberté qu’ils n’osent pas en général. Ils avaient entendu dire aussi que je doutais de moi-même. » Drieu revient sur l’ensemble de son œuvre, il s’explique, tantôt lucide, tantôt injuste. Et, alors qu’on sait par son Journal combien il est hanté par le sentiment de son échec et de sa mort prochaine, il évoque un avenir qu’il ne vivra pas : « Il faut beaucoup d’audace pour songer qu’on passera à la postérité. Cette audace, la nourrissent dans leur cœur bien des timides. […] je doute par moments d’être si certainement condamné… »