La Pléaide

1947

Un soir, vers 1930, Raymond Queneau et Michel Leiris écoutent à la salle Pleyel L’Art de la fugue de Bach. L’œuvre, didactique, est destinée à mettre en lumière les différents types d’écriture fuguée ou canonique en partant d’un sujet simple. Queneau et Leiris se demandent s’il serait possible d’en imaginer un équivalent dans le champ de l’écriture littéraire. Les Exercices de style vont apporter à cette interrogation une réponse tardive, mais positive.

À l’en croire, c’est en mai 1942 que Queneau commence à composer des « exercices ». Quarante-six paraissent entre 1943 et 1945 dans des revues marquées par l’esprit de la Résistance : Messages, Fontaine, ou encore La terre n’est pas une vallée de larmes (sic), publication belge. Et le 5 mars 1947 est achevée d’imprimer l’édition originale des Exercices de style. Comprenant quatre-vingt-dix-neuf textes, elle paraît quelques jours plus tard chez Gallimard.

L’accueil n’est pas délirant d’enthousiasme. Il oscillerait plutôt entre indifférence et perplexité. Jean Kanapa, dans Critique, est même franchement hostile : les Exercices, selon lui, ne sont que « des jeux littéraires scolastiques » et, compte tenu de l’actualité (que Kanapa observe, faut-il le rappeler, à l’aide de lunettes staliniennes), ils aboutiraient même « à faire le jeu de l’obscurantisme le plus rétrograde ». Le jugement peut surprendre. Quoi qu’il en soit, le livre passe inaperçu pendant plusieurs mois. Mais le 5 novembre paraît dans Le Monde un article signé de l’influent Émile Henriot : «Comme il m’arrive assez souvent, avoue-t-il, de vous recommander des livres tristes ou sévères, non seulement je n’éprouve pas de scrupule, mais je me fais presque un devoir de vous signaler celui-ci, qui relève du plus sûr talent littéraire tout en étant très amusant.» Queneau juge cette recension « inattendue et efficace» ; «chose extraordinaire, ajoute-t-il, le livre se vendit». Extraordinaire en effet : à l’époque, Queneau n’est pas abonné aux forts tirages.

«Ce livre a continué sa vie », dira-t-il. Le livre, sans doute, mais surtout les textes qui le composent. À partir des années 1950, ceux-ci connaissent d’innombrables adaptations théâtrales, musicales, audiovisuelles et bientôt pédagogiques : on lit les Exercices et on écrit des « exercices de style » à l’école, au collège, au lycée. On en dicte aussi. En 1974, le ministre de l’Éducation nationale sera interpellé par un parlementaire à la suite d’une plainte émanant de parents d’élèves qui s’élevaient contre la dictée infligée à leur progéniture : elle avait pour base le texte, jugé scandaleux, d’un « exercice de style ».

C’est en 1973 que paraît l’édition définitive du livre. Par rapport à l’originale, les remaniements sont importants. L’Ouvroir de littérature potentielle (Oulipo), créé en 1960 et auquel Queneau est étroitement associé, n’y est pas pour rien. Désormais, les Exercices s’inscrivent dans l’orbe de la «littérature combinatoire ». Les aspects formels sont accentués, tandis que la dimension politique est fortement atténuée. C’est ainsi que Queneau supprime l’exercice «Réactionnaire» qui, en 1947, renvoyait à un passé récent (il comportait des allusions à la critique du Front populaire, à Vichy, aux projets gaullistes) dont l’écrivain pensait sans doute, en 1973, qu’il allait passer.

La vie des Exercices ne s’est pas achevée avec celle de leur auteur. Un détour par Internet révèle une floraison proliférante de « nouveaux exercices de style » dus à des centaines d’auteurs plus ou moins anonymes. Raymond Queneau a lancé – avec le concours involontaire de Jean-Sébastien Bach – un mouvement qui n’est pas près de s’arrêter.