La Pléaide

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L'histoire de la Pléiade

Deux documents inédits sur les premières années de la Pléiade

La lettre de la Pléiade n° 13
septembre-octobre 2002

«La différence par le papier» et «Premiers contacts» sont deux documents inédits qui présentent les premières années de la collection.

La différence par le papier

Jean Bruller, dans la chronique qu'il consacrait pour Arts et métiers graphiques au premier volume de la Bibliothèque de la Pléiade (1931 ; voir notre dernière Lettre), s'interrogeait — en amateur autant qu'en connaisseur — sur la provenance du papier d'impression de la collection : « Le papier que l'éditeur Schiffrin, après les laborieuses recherches que l'on imagine, a réussi à obtenir, est extrêmement blanc, opaque, souple et maniable. » La question était donc posée : d'où venait ce papier ? Aiguillonnés par cette petite énigme, nous nous sommes attachés à dépister le précieux fournisseur dans les archives anciennes de la collection.

Au lendemain de la « réunion » de la Pléiade au catalogue des Éditions de la Nouvelle Revue française (1933), Schiffrin se doit de rendre des comptes à son nouvel employeur, Gaston Gallimard. Mais le gérant de la NRF est très occupé ; aussi — c'est une chance — emprunte-t-on la voie épistolaire : « Excusez-moi de venir vous déranger avec de petits détails, écrit Schiffrin le 12 août 1933. Mais comme j'ai toujours eu à prendre toutes les décisions seul, je me sens quelque peu dépaysé. Habitude à prendre. » Marque d'une certaine autonomie, Schiffrin officie depuis le 73 boulevard Saint-Michel — et non rue de Beaune, où la NRF s'installe à la fin de l'année 1929. S'il s'agit bien de faire confirmer ses choix par les frères Gallimard, il gère contractuellement l'ensemble des relations avec ses fournisseurs (papetiers, imprimeurs et relieurs), dans le prolongement des deux années passées. À quoi s'ajoutent, bien évidemment, ses tâches plus classiques de directeur de collection pour la mise en oeuvre du programme éditorial — discuté et dûment approuvé.

Il semble que Schiffrin eut pour consigne de donner sa préférence aux interlocuteurs traditionnels de la Maison (notamment l'Imprimerie Sainte Catherine de Bruges). Des raisons économiques le justifiaient. Il eut de ce fait d'épineuses difficultés à contourner, notamment d'ordre typographique. Plus délicate encore fut la question de l'approvisionnement en papier. Une rencontre est organisée dès juin 1933 à la NRF entre les frères Gallimard et le fournisseur attitré des anciennes Éditions de la Pléiade, Herr Frisch. C'est ainsi qu'entre en scène la Papierfabrik zum Bruderhaus de Dettingen-bei-Urach. Réponse à Jean Bruller : c'est en Allemagne, dans le Wurtemberg au sud-est de Stuttgart, que Schiffrin était allé chercher son papier. Les Gallimard souhaitèrent négocier de meilleures conditions commerciales auprès de l'entrepreneur germanique, arguant du fait qu'ils pouvaient « acheter une fabrication française en tout point équivalente » (lettre du 26 septembre 1933), non grevée des frais de transports, des droits d'entrée et de la taxe à l'importation. Déjà en décembre 1931, l'annonce de la création de la collection qu'avait fait paraître Schiffrin dans La NRF, faisait état du « très coûteux India Paper » ; l'épithète ne dut pas rendre fous de joie les frères Gallimard, d'autant qu'ils durent eux-mêmes en faire usage en septembre 1933, pour annoncer cette fois la reprise de la collection par leur établissement. Il reste que le 11 août 1933, une première commande de grande quantité de papier avait été passée par Gallimard, par l'intermédiaire du représentant de la firme allemande à Paris, Herr Wolfarth. En deux ans, quelque quatre cent mille feuilles 72 x 88 cm de Dünndruck- Papier (papier Bible) de quarante-cinq grammes au mètre carré, strictement identique au type fabriqué antérieurement pour les Éditions Schiffrin, furent importées et expédiées directement aux imprimeurs de la collection (notamment Coulouma, à Argenteuil, imprimeur des premiers titres de la collection).

Force est de reconnaître aujourd'hui qu'il n'aurait pas été aisé d'obtenir ce papier de fournisseurs français. Cette information, nous la tenons de l'éditeur lui-même, au travers de la démarche qu'il engage, en vain, auprès du bureau de contingentement du Ministère du commerce et de l'industrie le 4 juin 1934, pour débloquer une commande passée à son papetier germanique : « Nous avons à diverses reprises tenté de nous fournir en France. Nous avons adressé des demandes à diverses maisons françaises (Navarre, Marais, Priou, Mongolfier, Lacroix, France-Papier). Les résultats ont jusqu'ici été insuffisants. [...] Il vous apparaîtra que la collection de la Pléiade, qui représente une édition déjà luxueuse et coûteuse, ne peut souffrir d'une présentation irrégulière. Or, les papiers que nous avons achetés en France présentent de tels écarts de qualité que nous avons dû suspendre notre fabrication. »

Cette difficulté fut contournée ; on trouva quelque temps plus tard un papier de fabrication française chez Montgolfier frères, « manufacture de papiers mécanique et à la main », qui le fabriquait et le stockait à Annonay ; il s'agissait, tenons-le-nous pour dit, d'un simili Bible de quarante-deux grammes au mètre carré, livré en feuilles de 72 x 88 cm.

Premiers contacts

Le premier titre de la Pléiade paraît en 1931 (achevé d'imprimer du 10 septembre) ; il s'agit du premier volume des OEuvres de Baudelaire. Gallimard, on l'a dit, n'en est pas encore l'éditeur. Mais il n'est pas inutile de noter que le grand Baudelairien sollicité par Jacques Schiffrin pour en établir le texte, Yves Gérard Le Dantec (1898-1960), oeuvrait alors également pour la NRF ! À quelle fin ? Ni plus ni moins pour l'édition monumentale des OEuvres complètes du poète en treize volumes, entreprises dès 1918 par F.-F. Gautier.

Ce fut là l'occasion, pour Gaston Gallimard, d'être avisé du projet de collection d'oeuvres complètes de son confrère Schiffrin. Cette lettre, adressée au directeur de la NRF par Le Dantec le 11 mars 1931, l'atteste : « M. Schiffrin me demande, en vue d'une édition qu'il prépare, de revoir certains textes et, en particulier, d'établir les variantes des Fleurs du mal, ce qui a été fait maintes fois complètement et ce que j'ai fait pour le tome II de notre édition. Mais aucun autre appareil critique (bibliographie, notes, etc...) ne figurera dans le volume ; je me contenterai même, à ce point de vue, de renvoyer le lecteur à la collection publiée à la NRF. [...] Je serais heureux de connaître votre réponse par un très prochain courrier, M. Schiffrin ayant l'intention de mettre la chose en train le plus tôt possible. » Nouvelle demande le 21 mars. Nous ne conservons aucune trace de réponse écrite des Éditions Gallimard... Faut-il y voir l'expression d'une certaine désapprobation ?