La Pléaide

Retour au sommaire
George Orwell
L'actualité de la Pléiade

Mil neuf cent quatre-vingt-quatre.Première partie, chapitre IV, extrait.

Octobre 2020

Winston réfléchit un moment, avança le parloscript vers lui et entreprit de dicter dans le style familier du Grand Frère, un style à la fois martial et pédant, qu’en raison de la manie qu’il avait de poser des questions et d’y répondre aussitôt (« Quelle leçon devons-nous tirer de ce fait, camarades ? Eh bien, une leçon qui est également un des principes fondamentaux du Socang, et cette leçon nous dit que… bla-bla-bla »), il était facile d’imiter.
À l’âge de trois ans, le camarade Ogilvy refusait tous les jouets à l’exception d’un tambour, d’une mitraillette et d’un modèle réduit d’hélicoptère. À six ans — avec un an d’avance, grâce à une dispense exceptionnelle —, il rejoignit les Espions ; à neuf, il était chef de troupe. À onze, il dénonça son oncle à la Police de la pensée, après avoir surpris une conversation dont les tendances lui parurent criminelles. À dix-sept ans, il devenait responsable de district de la Ligue de défense de la pureté de la jeunesse. À dix-neuf ans, il inventa une grenade à main qui fut adoptée par le ministère de la Paix, et qui, dès le premier essai, tua d’un coup trente et un prisonniers d’Eurasie. À vingt-trois ans, il fut tué au combat. Poursuivi par des avions à réaction ennemis alors qu’il survolait l’océan Indien avec d’importantes dépêches, il se lesta de sa mitrailleuse et sauta de  l’hélicoptère, avec les dépêches et tout le reste, dans l’abîme. C’était, disait le Grand Frère, une fin qu’il n’était pas possible de considérer sans envie. Le Grand Frère fit encore quelques  remarques sur la pureté et la détermination de la vie du camarade Ogilvy. Il ne buvait pas d’alcool, ne fumait pas, n’avait d’autres loisirs que le gymnase, où il passait une heure chaque jour. Il avait également fait vœu de célibat, convaincu que le mariage et le soin d’une famille étaient incompatibles avec un dévouement de chaque instant au devoir. Il n’avait pas d’autres sujets de conversation que les principes du Socang, et pas d’autre objectif dans l’existence que la défaite de l’ennemi, Eurasie, et la chasse aux espions, aux saboteurs, aux malpenseurs et aux traîtres en tout genre.
Winston se demanda s’il fallait attribuer au camarade Ogilvy l’ordre du Mérite insigne ; il finit par y renoncer, à cause des renvois internes auxquels cela obligerait inutilement. Il jeta encore une fois un regard vers son rival dans le box d’en face. Quelque chose lui suggéra irrésistiblement que Tillotson était occupé à la même besogne que lui. Il n’y avait aucun moyen de savoir quelle version serait finalement retenue, mais il était intimement persuadé que ce serait la sienne. Le camarade Ogilvy, qui, une heure plus tôt, n’avait aucune consistance, était désormais une réalité. Il trouva étrange que l’on pût créer des morts, mais non des vivants. Le camarade Ogilvy, qui n’avait jamais existé dans le présent, existait maintenant dans le passé et, une fois que la falsification serait oubliée, il existerait avec le même caractère d’authenticité, et de manière aussi indubitable, que Charlemagne ou Jules César.

Traduit de l’anglais par Philippe Jaworski.

Auteur(s) associé(s)