La Pléaide

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Nietzsche
L'actualité de la Pléiade

Humain, trop humain – Aurore – Le Gai Savoir, extraits. Œuvres, II, Nietzsche.

Les pires lecteurs. — Les pires lecteurs sont ceux qui procèdent à la manière de soldats pillards : ils prennent ceci ou cela dont ils peuvent avoir besoin, salissent et emmêlent le reste, puis pestent contre le tout.

Humain trop humain II, Opinions et sentences mêlées, § 138.

Mourir pour la « vérité ». — Nous ne nous laisserions pas brûler pour nos opinions : nous ne sommes pas tellement sûrs d’elles. Mais peut-être pour le droit d’avoir et de modifier nos opinions.

Humain trop humain II, Le Voyageur et son ombre, § 333.

Les mots nous barrent la route. — Partout où les premiers hommes plaçaient un mot, ils croyaient avoir fait une découverte. Combien il en allait autrement, en vérité ! Ils avaient effleuré un problème et, croyant l’avoir résolu, ils avaient fabriqué un obstacle à sa solution. — Maintenant, dans tout effort de connaissance, on trébuche sur des mots éternisés, pétrifiés, et le choc rompra plutôt la jambe que le mot.

Aurore, § 47.

Les destructeurs du monde. — Celui-ci n’arrive pas à obtenir une chose ; finalement il s’écrie, avec rage : « Puisse le monde entier périr ! » Ce sentiment abominable constitue le comble de l’envie, qui déduit : puisque je ne peux avoir une chose, le monde entier doit ne rien avoir !
le monde entier doit n’être rien !

Aurore, § 304.

Le poids le plus lourd. — Que dirais-tu si un jour, si une nuit, un démon se glissait jusque dans ta solitude la plus reculée et te dise : « Cette vie telle que tu la vis maintenant et que tu l’as vécue, tu devras la vivre encore une fois et d’innombrables fois ; et il n’y aura rien de nouveau en elle, si ce n’est que chaque douleur et chaque plaisir, chaque pensée et chaque gémissement et tout ce qu’il y a d’indiciblement petit et grand dans ta vie devront revenir pour toi, et le tout dans le même ordre et la même succession — cette araignée-là également, et ce clair de lune entre les arbres, et cet instant-ci et moi-même. L’éternel sablier de l’existence ne cesse d’être renversé à nouveau — et toi avec lui, ô grain de poussière de la poussière ! » — Ne te jetterais-tu pas sur le sol, grinçant des dents et maudissant le démon qui te parlerait de la sorte ? Ou bien te serait-il arrivé de vivre un instant formidable où tu aurais pu lui répondre : « Tu es un dieu, et jamais je n’entendis choses plus divines ! » Si cette pensée exerçait sur toi son empire, elle te transformerait, faisant de toi, tel que tu es, un autre, te broyant peut-être : la question posée à propos de tout, et de chaque chose : « Voudrais-tu de ceci encore une fois et d’innombrables fois ? » pèserait comme le poids le plus lourd sur ton action ! Ou combien ne te faudrait-il pas témoigner de bienveillance envers toi-même et la vie, pour ne désirer plus rien que cette dernière, éternelle confirmation, cette dernière, éternelle sanction ? —

Le Gai Savoir, § 341.

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