La Pléaide

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Cendrars

Blaise Cendrars, Sous le signe de François Villon (extrait d'« Une nuit dans la forêt »)

J’étais à Paris.
J’arrivais du Brésil.
Je tenais le manuscrit de mon dernier livre à la main.
La tête encore pleine des rumeurs du voyage, les reins encore secoués par les cahots de la route, le corps mal équilibré sur la terre ferme après des jours et des semaines de balancement sur une houle qui me faisait soudainement défaut, au coeur, le sourire des femmes entrevues, rencontrées, baisées en vitesse derrière la porte d’une cabine ou définitivement perdues sur le pont des embarcations, enfiévré, soucieux, impatient de repartir, j’étais debout sur le seuil de cette librairie où je passe toujours en premier quand je débarque à Paris. Déjà Jean se précipitait de l’arrière-boutique, faisait s’écrouler une pile de livres jaunes, me serrait dans ses bras, que je n’avais pas encore mis de l’ordre dans mes idées, ni savais ce que j’allais lui dire. Et pourtant, je ne comptais que sur lui…
« Enfin, te voilà. D’où viens-tu ? Je te croyais encore en Amérique ! Pourquoi n’écris-tu jamais ? Es-tu au moins content et as-tu pu travailler ? Comment vont tes affaires ? Dieu, ce que tu as bonne mine ! »
Jean m’accablait.
J’en étais gêné.
Je ne savais comment répondre à sa tendre effusion.
En effet, je n’écris jamais. Mes amis ne savent jamais où je suis. Je n’ai pas l’habitude de faire des confidences. Et puis, je suis un homme inquiet, dur vis-à-vis de soi-même, comme tous les solitaires.
Jean est un ami sûr, tolérant, tranquille. Moi, je suis exaspéré.
J’ai toujours bonne mine quand je reviens des pays chauds où je grossis comme un cochon. Je n’y puis rien. D’ailleurs, cette bonne mine, cet excès de bonne santé m’est un tourment de plus ; comme beaucoup de mes contemporains, je ne sais pas qu’en faire ; n’ayant pas à l’employer et ne sachant comment la dépenser, moi, moi j’use la vie par les deux bouts, et je l’use inutilement.
Et puis — que cet aveu me coûte ! — cette bonne mine, ce teint hâlé, cette peau cuite et recuite au soleil, ce sang généreux qui m’afflue facilement au visage cachent la pâleur d’un homme désespéré.
Comme un fou je vis penché sur un visage que j’adore secrètement et dans lequel je planterais volontiers un couteau.
Ces imaginations me tuent.
Ce jour-là, j’étais particulièrement démoralisé. Je n’en pouvais plus. Rien ne marchait, tout
m’avait claqué entre les mains ou, plutôt, c’est moi qui avais tout raté, exprès, sciemment, d’impromptu. J’étais amoureux et mécontent. Amoureux d’une bouche qui me hantait depuis des mois et mécontent de moi-même, comme toujours. Et puis, je n’avais pas le sou.
Une fois de plus je rentrais bredouille de ce grand bluff des Amériques, fortune faite, mais ayant tout perdu d’avance.
Une fois de plus je venais de m’agiter inutilement durant des mois et des mois, déroulant les kilomètres par dizaines de mille, montant dans des trains, changeant de bateaux, survolant des villes inconnues sans même avoir envie de descendre ou, au contraire, quittant le bruit des hélices pour celui des ventilateurs, j’entrais comme dans un vieil habit dans une ville nouvelle pour faire peau neuve et troquer de nom.
Quelle blague !

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